Un soir de mars 2018, j'avais rendez-vous psy, comme régulièrement.

Je me suis rendue compte que je souffrais de dépersonnalisation depuis l'enfance. Que la vraie Amandine étouffait dans sa boite, étouffait dans les rôles qu'on lui avait imposés, et que c'est ce qui entrainait mes pertes de mémoire. Le cerveau trouve un palliatif pour se protéger.

Nous avons commencé la séance simplement, avec la question sur mon moral. Je lui ai raconté les nouvelles, ma directrice qui m'accorde 1 vendredi par mois suite à mon entretien pro où j'ai dit que l'un des critères d'insatisfaction était ces horaires. Et que la dépression et la fatigue, l'an dernier, n'avaient pas aidé. Ma psy pense que c'est une fois de plus la reconnaissance de mon travail et le fait qu'elle ne veut pas me voir partir, puisqu'on ne fait pas des compromis pour une personne dont on ne veut plus, ce sur quoi je suis d'accord.

Nous avons ensuite parlé de ma famille, je ne sais plus dans quel contexte. Je lui ai raconté le bingo des repas de famille, puisque les conversations tournent systématiquement en rond. Que seul mon beau-frère me parle et apporte une échappatoire à mon impression d'être transparente. Elle m'a fait remarquer de façon assez juste que tout le monde est transparent, finalement, puisque tout revient toujours aux mêmes paroles, que personne n'écoute personne et que nous rejouons toujours les mêmes choses. Elle estime qu'il faut vraiment que nous arrivions à faire sortir, maman et moi, ce qui fait que nous n'arrivons pas à nous parler.

Nous avons ensuite abordé la mémoire, en lien avec le sujet précédent. Pourquoi ai-je tellement l'impression d'avoir si peu de mémoire ? Elle a commencé par m'expliquer que dans certaines situations, telles que les repas de famille, l'esprit s'évade puisqu'il n'est pas intéressé par ce qui se (re)joue. Tout en étant d'accord avec elle, j'ai abordé mes souvenirs absolument manquants de mon enfance, de certaines périodes de ma vie. Là encore, pour elle, c'est le cerveau qui, lié à un traumatisme (j'ai fait le deuil de ma famille, à une période), créé une échappatoire pour aller bien. Les souvenirs sont composés d'images et de ressenti. Le cerveau stocke alors chaque partie à différents endroits pour se protéger des émotions. Elle m'a interrogée sur qui me connait vraiment, j'ai répondu une seule personne en pensant à Jojo. Qui n'a pas lâché prise après l'ex. Mais avec qui je n'ai pas de souvenirs d'enfance, sauf peut-être des vacances. Et, après recherches dans ma mémoire, tout ce que je peux me remémorer, ce sont ses migraines. Je ne me souviens pas si ça se passait bien, si c'était heureux.

Là, a commencé le véritable travail. Je lui ai dit qu'on m'avait présenté Jojo comme étant ma meilleure amie. Que c'est pour ça qu'on l'emmenait en vacances. Elle l'est devenue, puisqu'elle ne m'a pas lâchée. Mais, à l'époque, j'avais vraiment l'impression qu'on me l'avait "imposée". Je ne comprenais pas ce lien d'amitié qu'on était sensées avoir. J'ai toujours eu l'impression de ne pas fonctionner de la même manière, de ne pas avoir d'attaches et d'être comme en-dehors de mon corps...

Le mot était lâché. J'en ai parlé à quelqu'un. La dépersonnalisation, finalement, je la vis depuis mon enfance. J'en suis bouleversée. Bouleversée d'avoir dû, petite fille, trouver un palliatif pour ce rôle qu'on m'imposait, pour ne pas imploser. Pour ma psy, c'est un mécanisme de défense naturel et normal, pour ne pas tomber dans la folie. Elle ne trouvait pas ça illogique, ni "grave". Enfin, ce n'est pas ce qu'elle a voulu dire, elle voulait simplement me rassurer, alors que je n'avais envie que de pleurer. Depuis toujours, je suis rangée dans des cases, je suis la petite fille sage et j'implose qu'on me mette des limites. La véritable Amandine est cachée, enfermée dans une boite, se rebelle parfois pour sortir de là et être celle qu'elle veut être. C'est ce qui créé mes pertes de mémoire, puisque mon cerveau est occupé à se défendre contre les rôles imposés. J'étais la confidente, la petite fille sage, la psy de mes copains de collège, la fille forte et responsable, la maman de ma sœur, la maman de ma propre mère, et, à un moment donné, j'ai dit stop. Trop fort, trop brutalement, comme une cocotte minute qui emmagasine et explose d'avoir tout gardé en elle.

Je ne veux pas oublier cette sensation. Cette certitude que je lutte depuis toujours contre moi-même.

 

Edit février 2019 : J'avais oublié cet article.

La cocotte-minute a explosé quelques mois après cette séance. Pensées suicidaires sont revenues, sentiment d'échec et d'être une grosse merde. Impossibilité d'aller au travail. Pour une broutille, mais qui a été la goutte d'eau. J'ai dormi pendant 15 jours.

Et puis j'ai décidé qu'il était temps de me faire aider. De prendre des médicaments s'il le fallait. D'entamer un autre type de thérapie. Le Prozac m'a d'abord rendue malade, puis m'a permis d'être moins sensible. Je ne pleure plus (voire plus du tout, même devant les films qui m'émouvaient auparavant). Je suis plus concentrée sur le moment, puis mon cerveau oublie (mais je m'en fous, ce n'était pas important) (tout ça, ce n'est pas grave). Je ressens de la joie quand il le faut, je ne suis plus dans le spleen permanent. Même s'il m'arrive encore régulièrement d'être grincheuse le matin, puisque l'effet secondaire le plus enquiquinant, ce sont les réveils nocturnes (mais j'ai trouvé mon somnifère : les 15 premières minutes d'Alice au Pays des Merveilles de Tim Burton - dès qu'elle tombe dans le trou du lapin et donc échappe à la réalité, je m'endors... - Ah ah Inconscient trop drôle). J'ai toujours de l'anxiété, mais plus rien n'est grave au point que je me dise que le monde irait mieux sans moi. Moins de dépersonnalisation, plus de je-m'en-foutisme dans le bon sens du terme. Je suis plus apaisée et je peux donc accueillir plus sereinement certaines conversations. L'effet secondaire qui m'embête le plus, c'est d'avoir perdu ma créativité et mon envie de faire du beau...

Reste maintenant à trouver les bonnes doses d'émotion et la bonne dose d'ouverture aux autres dans mon château-fort, à arriver à être ce moi que j'aime bien, sans la drogue légale comme je l'appelle. C'est ce que j'essaye de faire avec la personne qui parle à mon inconscient. J'en sors complètement lessivée, mais je sens aussi qu'il faut que mon inconscient finisse par être en accord avec ma tête. Trop peur de passer à côté de ma vie...

Mais en même temps, quand je lis un article comme celui-ci, je culpabilise moins d'avoir besoin d'une béquille et je me dis qu'après tout, moi aussi :

 

Toute ma vie d'adulte, ma seule ambition fut de ressentir des émotions qui correspondaient à ce qui se passait : je voulais être heureux quand quelque chose d'heureux arrivait, et triste quand il se passait quelque chose de triste.

https://www.vice.com/fr/article/mvz5zy/pourquoi-je-n-arreterai-jamais-le-prozac-921

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